Gravure : Henri Walliser
Rencontre avec Theo Hakola, ex-leader d’Orchestre Rouge puis de Passion Fodder, auteur de cinq albums en solo et d’une poignée
de livres, dont Rakia, un “Jules et Jim inversé à la sauce balkanique”.
Invité à parler de rock et de littérature dans le cadre du festival Tout Mulhouse lit, Theo Hakola prend ses interlocuteurs à revers.
Pour lui qui a produit le premier album de Noir Désir et qu’un journaliste du NME surnomma “Baudelaire with an electric guitar”, il y a le rock d’un côté et la bonne littérature de l’autre. Dire
que Céline ou Bukowski font de la littérature rock, n’a pas de sens. Quelques minutes après un débat qui nous a laissé sur notre faim, nous retrouvons Theo Hakola en tête à tête. L’occasion de
revenir sur son parcours de musicien et d’écrivain, d’évoquer ses rencontres les plus marquantes, ses combats et ses colères. Après une heure de conversation, nous lui proposons une chronique
dans Novo dans laquelle il sera libre de raconter les élections depuis les Etats-Unis où il séjourne régulièrement. Deux jours plus tard, le facteur
dépose Drunk women and sexual water dans notre boîte aux lettres. Forcément le meilleur disque du monde, beau comme un coup de couteau en plein
cœur.
Est-ce que cela t’agace que l’on te parle encore d’Orchestre
Rouge et de Passion Fodder ?
Le premier album d’Orchestre Rouge est mon plus mauvais disque. Il est mal produit, il ne sonne pas, les textes ne sont pas
intéressants, le son des guitares est infect, la voix est quelconque. C’est de la branlette, mais je me suis bien amusé. Si on aime encore ce disque-là, on ne partage pas mes goûts. Le deuxième
est un vrai pas en avant, mais il est à peine audible. Par contre, à partir du deuxième album de Passion Fodder, j’assume complètement. Je fais régulièrement le tour de mes cinq albums solo et
mon préféré est le dernier. Heureusement que mon dernier disque est le meilleur !
Après la découverte de Dylan, le punk et en particulier le Clash
a-t-il changé ta vie ?
J’ai l’espoir d’éclairer ceux qui m’écoutent, comme certaines chansons m’ont éclairé. A cinq ans, j’ai entendu Dylan à la radio.
Subterranean Homesick Blues était dans les charts ! A douze ans, j’ai vu Jimi Hendrix en concert pour 3 dollars 50. A l’époque tout le monde
jouait Hey Joe, mais Hendrix l’a explosé. C’était la révolution. Ensuite, après la traversée du désert des années 1970, il y a eu le punk et en
particulier le morceau White man in Hammersmith Palais de Clash. C’est la première fois que j’entendais un texte qui m’éclairait tout en canalisant
ma colère et ma frustration. C’est peut-être aussi le but de mes propres textes. J’écoute encore l’album des Sex Pistols avec grand plaisir. C’est un peu comme prendre de la cocaïne le matin. Ça
me donne envie de vivre. Je n’aime pas toute l’œuvre du Clash, mais c’était comme une révélation, une ouverture. Il y avait un côté artistique chez les punks, en particulier à New York avec
Television et la réhabilitation des guitares qui tuent. Ce que Television a pu faire, surtout en live, est miraculeux. Le Clash avait un discours plus politique, mais c’était parfois du pipeau,
de la branlette…
Quand Joe Strummer parle des Brigades rouges dans Rude Boy,
c’est assez confus…
Oui, c’est n’importe quoi ! Ce discours-là vendait des disques. Le même phénomène a eu lieu en France avec la Mano Negra ou les
prises de position de Noir Désir. Ça a servi à vendre des disques. Je ne dis pas qu’ils l’ont fait pour ça, mais c’était une mode. On aimait bien lever le poing et penser que l’on était
révolutionnaire. Les Clash ont profité de ça. Je ne dis pas qu’ils l’ont fait pour ça, mais cette image de révolutionnaires était bonne pour eux.
Tu les as rencontrés ?
Oui. Ils étaient dans le “Sex, drugs and Rock’n Roll” comme les autres. Cela dit, Strummer est toujours resté charmant. Il y a eu un
vrai moment de magie, même si leur discours politique était parfois de la branlette. A la fin de White man in Hammersmith palais, Strummer se moque
de lui et c’est pour ça que cette chanson est miraculeuse. Quand il dit « Im the all night drug prowling wolf who looks so sick in the sun » c’est une façon de dire qu’il n’est tout de
même pas Martin Luther King. Sa frustration parce qu’aucun groupe de noirs ne prône la révolution est un peu bête, mais il y a tellement de couches que l’on pourrait écrire une thèse sur ce
morceau. Quand il dit « The new groups are not concerned with what there is to be learned. They got burton suits huh you think it’s funny, turning rébellion into money » c’est exactement ce
qu’ils étaient entrain de faire. Il y a tout leur talent et il y a aussi un peu de hasard qui fait que leur musique était vraiment bien. J’ai adoré le morceau Spanish Bombs, mais « Yo te quiero y finito », c’est n’importe quoi ! Pourtant ça évoquait de manière poétique des choses qui me touchaient. Ils
voulaient se référer à la guerre civile espagnole qui était ma spécialité. Ce simple geste m’a touché.
De quelle nature était ton engagement contre l’Espagne
franquiste ?
En 1975, j’ai travaillé à temps plein pour le Comité américain pour l’Espagne démocratique. Après la mort de Franco, j’ai continué à
contribuer alors que je faisais mes études à Londres. En 1976, je suis allé en Espagne pendant trois mois pour donner un coup de main. On luttait contre la politique américaine qui soutenait
Franco. Pour conserver ses bases militaires, les Etats-Unis lui donnaient comme une béquille alors qu’il était en train de s’effondrer. C’est surtout contre ça que l’on se battait.
Peu de musiciens s’intéressent autant à la politique que
toi.
Si j’étais Springsteen, je pourrais me rendre mille fois plus utile. Je parle de politique comme je parle de l’amour. J’ai besoin
d’exprimer ma colère, ma tristesse ou l’amour. Le blues doit tout à la tristesse, à la souffrance, à l’amour. L’amour ça peut être le blues, la tristesse et la dépression mais ça peut très bien
être aussi la colère politique ou mes désirs politiques.
Tu rencontres d’autres musiciens ?
Je n’ai pas encore rencontré Dylan. Je pense qu’il va mourir et que je n’aurais pas fait sa connaissance. Peut-être que ça compte
moins pour moi aujourd’hui de rencontrer mes idoles. Mais j’en ai rencontrées. Ça compte un peu. Joe Strummer, par exemple. J’ai discuté avec lui deux fois et c’est quelque chose que j’aime
porter en moi. J’aimais beaucoup Jorge Semprun que j’ai interviewé à la fin des années 1970 et au début des années 1980 pour un hebdomadaire américain de gauche et aussi pour Cineaste. J’ai passé du bon temps à discuter avec lui. J’étais un peu naïf et je ne me gênais pas pour l’appeler pour aller prendre un café. Il m’a donné de
son temps, alors que je sais que pour un auteur chaque obstacle à l’écriture est pénible. Parfois, je repousse l’obligation d’aller faire des courses jusqu’à ce qu’il n’y ait plus ni pâtes ni
beurre à la maison. Quand je pense que je l’ai dérangé dans son emploi du temps, je trouve ça assez touchant qu’il m’ait donné ce temps. C’est un peu par hasard que j’ai rencontré Iggy Pop et Lou
Reed… Si j’avais des petits enfants, ça serait marrant de leur raconter ça.
Tu pourrais aussi raconter ces rencontres dans un
livre.
Oui, je pourrais écrire mes mémoires à quatre-vingt ans… Je n’écris pas de livres autobiographiques, mais j’utilise ce que je vis pour
le cadre. J’ai rencontré Lester Bangs au CBGB et je lui ai payé une bière. C’est un plaisir de pouvoir me souvenir de ça. Dans mon deuxième roman, il y a un personnage qui est directement inspiré
par notre petite rencontre.
Tu lisais les articles de Lester Bangs dans le Village Voice ?
Je me souviens surtout d’un grand article qu’il a écrit en 1979 et dans lequel il parlait des idées fascisantes et du racisme dans le
milieu punk et la new wave. Il avait interviewé un musicien de couleur, Ivan Julian, le guitariste de Richard Hell and the Voidoids. J’étais épaté par la finesse et l’humanisme de cet article.
Juste après, je suis allé au CBGB pour voir Richard Hell and the Voidoids. Lester Bangs picolait et était dans une spirale qui l’entraînait vers le bas, mais ça ne l’a pas empêché d’avoir une
plume jusqu’au bout. Un morceau comme Blitzkrieg Bop de Ramones me troublait. Quand Sid Vicious se fait filmer avec une croix gammée dans La Grande escroquerie du rock’n roll, ça ne me fait pas rire une demi-seconde. J’ai trouvé ça bien que Lester Bangs parle ce ces choses troublantes. Le Clash
était dans la provocation, mais pas en flirtant avec des images fascistes pour choquer les bourgeois ou les hippies. Je suis né trop tard pour être hippie et trop tôt pour être punk. Quand j’ai
vu Hendrix en 1966, j’avais douze ans. C’est un peu jeune pour prendre de l’acide et partir à San Francisco. Et j’avais déjà vingt-quatre ans en 1978, c’était un peu tard pour être punk. J’ai
abordé la musique avec plus de maturité que ceux qui avaient dix-huit ans. Peut-être qu’eux avaient l’énergie et la capacité de provocation que je n’avais déjà plus. Moi aussi, j’ai fait de la
provocation un peu gratuite en déchirant des bibles sur scène aux Etats-Unis. Ça amusait les gens lors de la plupart des concerts, jusqu’à ce qu’on arrive en Californie du sud où on a commencé à
avoir des retours un peu effrayants.
C’est ennuyant de déchirer des bibles si personne ne
réagit !
Ils réagissaient. C’était joyeux. Ils venaient avec des bouts de feuilles pour qu’on les signe. C’était très drôle, c’était la fête et
j’avais un discours qui allait avec. C’étaient des bibles ramassées dans les chambres d’hôtel. En Californie du sud, les gens ripostaient en m’insultant. Un soir quelqu’un a jeté un cendrier en
verre sur la scène. Pendant le même concert, quelqu’un dans le public nous a payé une tournée. C’était de la provocation gratuite. En fait, j’en avais marre, comme j’en ai toujours marre, de
l’importance de la religion dans la société américaine.
Ce n’est pas fini avec le probable prochain candidat
républicain…
C’est pour ça que mon prochain album s’appellera This machine kills Republicans !
Titre provisoire… Ce sera peut-être This album kills Republicans ou This song kills Republicans. C’est
une référence à Woodie Guthrie qui avait un autocollant « This machine kills fascists » sur sa guitare.
Y a-t-il une écriture rock ?
La musique rock existe, mais l’écriture rock n’existe pas. Le rock que j’aime est un couteau aiguisé pour rentrer dans mon ventre,
dans ma tête et dans mon cœur. C’est aussi ce que j’attends de la bonne littérature. Avant de faire de la musique, j’ai essayé d’écrire des romans et j’ai été journaliste. Avec l’âge, à la
différence de Carson McCullers qui est née avec la grâce, j’ai réussi à écrire des romans. Je suis né sans génie, mais avec le talent du travail. Ma musique est plus aboutie et plus respectable
aujourd’hui qu’à mes débuts alors que Dieu, qui n’existe pas, a touché Carson Mc Cullers qui a écrit Le Cœur est un chasseur solitaire à vingt-deux
ans.
Est-ce aussi excitant d’écrire que de faire de la
musique ?
La musique, c’est mille fois plus marrant. Surtout parce qu’on n’est pas seul. L’écriture, c’est quand même triste. La poésie est plus
proche du rock que le roman. Quand j’ai commencé la musique, mon idée était d’écrire de la poésie. Je trouvais que Neruda, une de mes idoles, était mieux chanté que dit. En tant que fan de Dylan,
je trouvais que n’importe quelle poésie digne de ce nom était mieux chantée que dite, justement parce que le couteau était plus aiguisé. Ça pénétrait mieux mon cœur quand c’était chanté et c’est
toujours le cas. Ce qui est excitant et même intoxiquant quand je m’isole à la montagne aux Etats-Unis pour écrire, c’est quand mon cerveau commence à porter le livre. Là, j’ai besoin de ma dose
sans quoi je suis en manque. C’est cet état qui me permet d’achever mes pavés.
C’est plus difficile d’avoir une vie sociale quand tu
écris?
Tout va bien si par chance j’ai mon amoureuse avec moi. Je peux passer quinze heures d’affilée en studio, mais je ne peux pas écrire
pendant quinze heures. Il faut quand même respirer un peu. Il faut aller embêter des truites dans des rivières locales.
Est-ce plus facile de faire un disque quand tu as une
amoureuse ?
C’est sans doute mieux quand je me suis fait quitter.
Alors, il faut remercier celles qui t’ont
largué…
Je suis avec quelqu’un aujourd’hui, donc le prochain sera sans doute sera moins bon parce qu’elle m’aime, que je l’aime et qu’elle
n’est pas sur le point de me quitter. Mais je peux imaginer qu’elle me quitte et je peux aussi recycler les largages passés et pondre une chanson.
Quel est le sujet de Rakia, ton dernier
livre ?
C’est un livre inspiré à la fois par mon amour et par mon agacement pour les Serbes. Mon personnage est un chanteur de rock qui quitte son groupe. C’est un
personnage plutôt faible, candide, flou et mou qui se cherche et va se faire accaparer par deux femmes éclatantes, deux espèces de sirènes, des serbes. Entre lui et les deux musiciennes, se joue
une sorte de Jules et Jim à l’envers. Belgrade me fait un peu penser à Madrid au début des années 1980. Il y a une Movida, une ouverture, une
excitation underground et artistique, une fête continue que j’essaye de rendre dans mon roman. Par ailleurs, le temps que j’ai passé à Sarajevo m’a énormément ému. L’intrigue est un véhicule dont
je me sers pour raconter l’ex Yougoslavie et analyser ce que j’appelle le “déni serbe”. Je ne dis pas que c’est facile, je ne dis pas que tout est noir ou blanc, mais c’est fou à quel point les
Bosniaques et les Serbes voient les choses différemment. Je finis par voir les choses davantage comme les Bosniaques. Je ne suis pas anti-serbe, comme je ne suis pas anti-américain. C’est Sarah
Palin qui est anti-américain. C’est elle qui fait du mal au pays et je crois que Obama nous protège mieux que Bush. A l’époque, je comprenais qu’on me fasse des réflexions en Europe sur Nixon ou
le Vietnam, alors que les Serbes sont souvent sur la défensive. Où est la vérité là-dedans ? Où est-ce qu’on cherche la vérité ? Comment trouve-t-on la vérité ? Mon personnage
cherche et c’est un des fils conducteurs du livre.
Publié dans Novo N°17 = http://issuu.com/media.pop/docs/novo_17/39
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